L’ancien président Lee Teng-hui, « père de la démocratie taïwanaise », décède à 97 ans

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(Image : archive CNA)

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Lee Teng-hui (李登輝) est décédé hier à Taipei à l’âge de 97 ans. Il y était hospitalisé depuis le 8 février suite à un problème pulmonaire survenu, et plusieurs médias avaient rapporté que la santé s’était aggravée ces derniers jours.

Né en 1923 dans le Nouveau Taipei, Lee Teng-hui a été témoin de plusieurs époques marquantes de Taïwan : l’occupation mais aussi l’arrivée du KMT à Taïwan, la période de régime autoritaire, et bien sûr la démocratisation, dont il est considéré comme l’acteur majeur, d’où son surnom de « Monsieur démocratie ».

Lee Teng-hui a eu un parcours universitaire riche et atypique : élève brillant et un des seuls élèves taïwanais de son lycée japonais, il a obtenu une bourse pour étudier à l’Université impériale de Kyoto. Il a également étudié à l’Université nationale de Taïwan après la guerre, puis aux Etats-Unis pour son master et son doctorat, qu’il a obtenu à l’Université Cornell.

Politiquement également, son parcours a été pour le moins chaotique : fortement influencé par des penseurs japonais, membre du Parti communiste chinois dans sa jeunesse, un engagement qu’il n’avouera que le siècle suivant, il s’inscrit finalement au Kuomintang, en 1971 et entre au gouvernement en tant que ministre sans portefeuille responsable de l’agriculture, son domaine d’expertise. Il a ensuite été nommé maire de Taipei en 1978, gouverneur de la Province de Taïwan en 1981, et vice-président de Chiang Ching-kuo (蔣經國) en 1984.

A la mort de ce dernier, début 1988, il prend en charge l’intérim de la présidence, continue les réformes commencées par ce dernier et accède à la présidence du KMT, malgré l’opposition de la branche dure du KMT. Dès juillet 1988, il s’empresse de nommer un nouveau comité central avec une majorité de benshengren, des Taïwanais de souche, en opposition avec les continentaux, qui forment à l’origine le noyau dur du KMT. Ce fut d’ailleurs le premier président du KMT à être né à Taïwan.

La suite est mieux connue : il mène le mouvement de démocratisation et met fin, en 1991, à la « période de rébellion communiste » et aux dispositions temporaires applicables pendant cette période, une close qui autorisait le président à déclarer la loi martiale. C’est à lui également que l’on doit la modification de la constitution, rendant possible en 1992 le renouvèlement des parlementaires en place depuis plus de 40 ans.

Il continue de mener une politique de « localisation » promouvant les Taïwanais de souche à des postes à responsabilité, et à mener une politique étrangère volontariste dans le but de faire gagner à Taïwan des alliés diplomatiques. On lui doit aussi l’instauration des élections directes à Taïwan. Il est d’ailleurs réélu largement à la première élection au suffrage universel direct en 1996, et ce malgré les pressions de la Chine en amont de l’élection.

Il est donc considéré par certains comme un héro, mais aussi comme un traître infiltré dans le KMT par une faction du Kuomintang, et notamment par la veuve de Chiang Kaï-shek.

Au terme de son mandat en 2000, c’est le candidat pro-indépendantiste Chen Shui-bian (陳水扁) du Parti démocrate progressite (DPP), alors à l’opposition, qui est élu avec 39,3% de voix. Lee a alors réalisé son souhait de réussir une alternance politique de manière pacifique au terme de son mandat, mettant ainsi fin aux 55 ans de gouvernance du Kuomintang.

La suite de l’histoire leur a peut-être donné à ses détracteurs, car après son mandat, Lee Teng-hui s’est publiquement engagé auprès de différentes mouvements indépendantistes, soutenant par exemple le président Chen Shui-bian dans la campagne pour sa réélection en 2004 et en participant activement à la fondation du Taïwan Solidarity Union (TSU), parti politique faisant partie de la coalition pan-verte, ce qui lui vaudra d’être exclu du KMT.

Chen Li-fu, assistant professeur au sein du département de sciences humaines et de l’information à l’Université Zhenli, explique que Lee Teng-hui a été traversé par les deux grandes forces qui ont œuvré pour la démocratisation de Taïwan : « L’Eglise presbytérienne a eu une rôle politique très important pour la démocratisation de Taïwan. Il faut donc considérer ces deux forces que sont le mouvement de l’opposition officieuse des Taïwanais de souche pendant la période du parti unique et l’Eglise. Or, Lee Teng-hui était à la fois un Taïwanais de souche et chrétien. »

Son discours publique a aussi évolué : après avoir parlé du combat « des Chinois contre les Chinois » dans un discours célèbre pendant la crise du détroit de 1996, il a ensuite fait plusieurs déclarations pro-indépendantistes. Lee Teng-hui restait toutefois en faveur du statu quo, en expliquant, dans une interview accordée à TVBS en 2007, qu’il n’avait pas besoin de prôner l’indépendance de Taïwan puisque Taïwan était déjà un État souverain indépendant.

Pour Chen Li-fu, les deux plus grandes contributions de Lee Teng-hui à son pays resteront d’une part la démocratisation, et d’autre part, la localisation ou la taïwananisation, mais aussi un changement de paradigme dans les relations interdétroit. On lui connaît une formule désormais célèbre, celle de « relations spéciales d’Etat à Etat » pour désigner les relations interdétroit. Car en effet, la fin du parti unique et du régime autoritaire ont fondamentalement changé la nature des relations de Taïwan avec la Chine : « Avant Lee Teng-hui, les relations interdétroit étaient des relations interpartis : entre le Kuomintang et le Parti communiste chinois. Il s’agissait d’une confrontation entre partis, pas entre pays. On restait dans un schéma de guerre civile. »

On peut donc imaginer que Pékin ne porte pas dans son cœur Lee Teng-hui, décrit par la média d’Etat chinois Global Times, hier, comme le « parrain du sécessionnisme taïwanais ».

L’agence de presse d’Etat chinoise Xinhua a d’ailleurs cité le porte-parole du Bureau chinois des affaires taïwanaises Zhu Fenglian (朱鳳蓮) selon laquelle la voie de l’indépendance taïwanaise est, je cite, « une impasse », et ne pourrait en aucun cas stopper la tendance historique de la réunification nationale. Le rédacteur en chef du Global Times a quant à lui commenté son décès aujourd’hui dans un nouvel article dans lequel il déclare que le nom de Lee Teng-hui « vivra dans l’infamie de l’histoire chinoise », rappelant qu’il n’y saurait y avoir d’histoire proprement taïwanaise, en dehors de l’histoire chinoise.

Tandis que le gouvernement chinois peine toujours à faire son deuil de Taïwan, les Taïwanais, eux, regretteront leur premier président élu démocratiquement. Le gouvernement taïwanais a déclaré un deuil national de trois jours et mis en berne les drapeaux. Lee Teng-hui laisse derrière lui sa femme, Tseng Wen-hui et deux filles.